
Aujourd'hui, le nom Bigsby évoque avant tout le fameux système de vibrato que l'on retrouve sur d'innombrables guitares, notamment celles de Gretsch.
Mais Paul Bigsby était bien plus qu'un fabricant de vibratos. Passionné de moto et inventeur autodidacte, il fabriquait à la main, dans son garage, des instruments d'une qualité remarquable : guitares, lap steels, pedal steels, mandolines. D'ailleurs, il bobinait lui-même ses micros. Des musiciens de premier plan comme Les Paul et Chet Atkins utilisaient ses micros.
Sa production resta néanmoins confidentielle. Les historiens n'ont pu documenter qu'une quarantaine de lap et pedal steels, six guitares standard, quelques mandolines et instruments à double manche. Chaque pièce était une commande sur mesure, réalisée pour un musicien précis.
À la fin des années 1940, le guitariste country Merle Travis (célèbre pour sa technique de fingerpicking qui porte aujourd'hui son nom, le Travis picking) croise la route de Paul Bigsby sur un circuit de moto local.
Travis aimait le sustain et la sonorité des lap steels, mais il rêvait d'un instrument offrant ce même son tout en pouvant se porter comme une guitare classique.
Bigsby releva le défi. En 1948, il présenta à Travis une guitare entièrement conçue de zéro : un corps en érable ondé, massif et non chambré, pensé pour reproduire la résonance d'un lap steel.

Mais l'innovation la plus frappante résidait dans la tête de l'instrument : pour la première fois, toutes les mécaniques étaient alignées sur un seul côté. Jusqu'alors, les guitares présentaient invariablement trois mécaniques de chaque côté, à la manière des guitares acoustiques. Bigsby y ajouta également un micro conçu pour retrouver cette sonorité caractéristique des lap steels.
Cette guitare, aujourd'hui conservée au Country Music Hall of Fame de Nashville, est considérée par beaucoup comme la première véritable guitare solidbody électrique moderne.
Comment sait-on que Fender s'est directement inspiré de la guitare Bigsby-Travis ? L'histoire est documentée. Leo Fender a emprunté la guitare de Bigsby pendant une semaine pour l'étudier et, disons-le clairement, pour la copier et s'en inspirer.
Un détail révélateur figure dans le livre The Story of Paul Bigsby: Father of the Modern Electric Solidbody Guitar. Une lettre datée de 1950, rédigée par Don Randall, responsable de la distribution chez Fender, mentionne la guitare de Travis en la décrivant comme l'ancêtre direct de la guitare espagnole Fender, celle que Leo aurait copiée.
En 1949-1950, Fender développa sa propre guitare solidbody qui devint successivement la Broadcaster, l'Esquire, puis la Telecaster que nous connaissons. Les similitudes avec l'instrument de Bigsby sont frappantes : la construction solidbody, le micro positionné pour un son caractéristique, et surtout les mécaniques en ligne sur un seul côté de la tête.
Pour autant, réduire la Telecaster à une simple copie serait injuste. Leo Fender a introduit des innovations majeures qui ont changé la donne, en particulier pour la production industrielle.
Le manche vissé, d'abord : une idée simple mais révolutionnaire qui facilite considérablement la fabrication en série, les réparations et les remplacements. Le chevalet caractéristique de la Telecaster, ensuite, avec son design en métal intégrant les pontets, est une création originale de Fender.
L'Esquire, version à micro unique, reprenait par ailleurs le principe du sélecteur à trois positions que l'on trouvait déjà sur la guitare de Bigsby, permettant de varier les sonorités à partir d'un seul micro.

La véritable contribution de Fender fut de transformer un concept artisanal en un produit de série accessible. Là où Bigsby fabriquait une poignée d'instruments sur commande, Fender imagina un processus industriel capable de mettre ces guitares entre les mains de milliers de musiciens.
L'influence de Bigsby ne s'arrête pas à la Telecaster. La forme en « scroll » (ou parchemin) de la tête de ses guitares présente une ressemblance frappante avec celle de la future Stratocaster.
Mais Bigsby lui-même ne partait pas de rien : ce dessin s'inspire probablement de certaines guitares Martin du XIXe siècle sur lesquelles on trouve des têtes au profil similaire sur des instruments datant de 1834.
L'histoire de la guitare électrique n'est donc pas celle d'une invention surgissant du néant. C'est une longue chaîne d'inspirations successives : des guitares classiques espagnoles aux instruments Martin du XIXe siècle, de la lutherie artisanale de Bigsby aux lignes de production de Fender, chaque étape s'appuie sur la précédente.
Au milieu des années 1950, Bigsby décida de se consacrer entièrement à ses systèmes de vibrato, dont la popularité explosait. Ted McCarty, patron de Gibson, négocia un accord d'exclusivité pour équiper les guitares Gibson de ce vibrato. Gretsch obtint un arrangement similaire peu après.
Ironiquement, c'est Fender qui finit par racheter la marque Bigsby en 2019, après qu'elle fut passée entre les mains de McCarty puis de Gretsch. L'inventeur dont Leo Fender s'était si librement inspiré appartient désormais à l'empire qu'il a contribué à créer.
Paul Bigsby n'a jamais eu l'ambition de devenir un industriel de la guitare. C'était un artisan, un inventeur passionné qui construisait des instruments uniques pour des musiciens qu'il connaissait personnellement.
Mais ses innovations (la construction solidbody pensée dès l'origine, les mécaniques en ligne, le design de tête qui influencera des générations de guitares) ont posé les fondations sur lesquelles Fender et Gibson ont bâti leurs empires.
La prochaine fois que vous prendrez une Telecaster en main, souvenez-vous que quelque part dans cette guitare vit l'esprit d'un passionné de moto californien qui, dans son garage, a inventé l'avenir sans même le savoir.
Sources : transcription vidéo « J'ai trouvé la première VRAIE Telecaster » ; Guitar.com, « The Story of Bigsby Guitars: the solidbody electric guitar's unsung hero », Justin Beckner, août 2022.
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